Le silence existe-t-il quand personne ne l’entend ?


Une pièce vide au milieu de la nuit, sans horloge qui tique ni voisin qui tousse, pose une question que la physique et la philosophie se disputent depuis longtemps sans jamais vraiment trancher, celle de savoir si le silence est une propriété du monde qui existerait indépendamment de nous ou s’il n’est qu’une construction de la conscience qui a besoin d’un témoin pour se manifester, un peu à la manière de cet arbre qui tombe dans la forêt sans qu’on sache s’il fait vraiment du bruit lorsque personne n’est là pour l’entendre. Les acousticiens répondront volontiers que le silence absolu n’existe pas, que même dans une chambre anéchoïque parfaitement insonorisée on continue d’entendre son propre sang circuler et son cœur battre, ce qui laisserait penser que le silence n’est jamais qu’une affaire de seuil et de perception plutôt qu’un état objectif du monde extérieur.

Cette question a pourtant une utilité concrète pour quiconque cherche à faire du silence un usage quotidien plutôt qu’un simple concept d’ambiance, car elle invite à comprendre que le silence qui compte vraiment n’est pas l’absence de décibels mais la qualité de l’attention qu’on lui porte, ce qui explique pourquoi deux personnes placées dans la même pièce silencieuse peuvent en faire une expérience radicalement différente selon qu’elles y trouvent un apaisement ou une angoisse. Le philosophe suisse Max Picard, dont l’ouvrage fondateur sur le sujet continue d’irriguer presque tout ce qui s’écrit aujourd’hui sur la question, soutenait que le silence précède les choses plutôt qu’il ne les suit, qu’il a une consistance propre indépendamment de ce qui vient le rompre, ce qui revient à dire qu’il existe bel et bien même lorsque personne n’est là pour en faire l’expérience, à la manière d’un océan qui continue d’exister sous la surface agitée des vagues.

Ce que cette question philosophique change concrètement à votre rapport au silence tient en une phrase que l’on pourrait garder en tête la prochaine fois qu’un silence s’installe sans qu’on cherche à le combler, celle qui consiste à considérer que ce silence n’est pas un vide à remplir mais une présence à accueillir, ce qui déplace entièrement la manière dont on habite les moments où plus personne ne parle.